Le Loup de la famille

    Le Loup de la famille (Dhi’b al-‘â’ila), paru à Beyrouth en 2024 et traduit en français en 2025 chez Actes Sud (collection Sindbad), est le premier grand roman du jeune écrivain libanais Souhaib Ayoub, également journaliste. L’action se déroule à Tripoli, au nord du Liban, et plonge le lecteur dans la mémoire d’une enfance meurtrie, dans la transmission du silence et de la violence. Dès la première phrase – « Je n’ai rien dit jusqu’au jour où ma mère a disparu » – le roman prend la forme d’une confession : celle d’un enfant qui retrouve la parole au cœur du désastre.



    Tripoli n’est pas ici un simple décor, mais un personnage à part entière : une ville blessée, suffocante, saturée d’odeurs de mort et de fatigue. Le narrateur, Hassan, surnommé « le muet », grandit dans ses ruelles effondrées, parmi les sermons des imams, les rumeurs de faim et les superstitions populaires. Ayoub fait de la ville une métaphore de la décomposition du Liban contemporain, où la survie quotidienne devient une forme d’héroïsme.
    Le titre, Le Loup de la famille, condense toute la tension du récit. Le loup est à la fois une métaphore du mal intérieur et une présence presque réelle, tapie dans les gestes et les regards. « Ce n’est pas moi qui l’ai tué, c’est son loup », dit le narrateur : la bête devient la part d’ombre héréditaire, le démon transmis de père en fils. Le roman interroge ainsi la frontière entre l’innocence et la culpabilité, entre l’humain et l’animal. Hassan, enfant fragile et humilié, finit par s’identifier à ce loup qu’il craint et qu’il incarne tout à la fois. L’histoire familiale est tissée de tragédies anciennes : la noyade de la grand-mère, la disparition de la mère, la misère du foyer, la brutalité du père. Le roman met à nu la fatalité des lignées où la douleur se répète, où la tendresse est toujours menacée par la peur. L’eau, omniprésente, symbolise à la fois la mort et la purification : mer, pluie, flots engloutissent les disparus mais ouvrent aussi, dans l’imaginaire du narrateur, la promesse d’un recommencement.
    Deux femmes marquent la vie du jeune héros. La mère, figure éteinte et mélancolique, s’efface lentement, absorbée par son propre chagrin. Elle incarne l’amour impossible, la douceur impuissante face à la violence des hommes. La tante Jelnar, au contraire, est une force de résistance. Pieuse, sévère, courageuse, elle protège, soigne et nourrit comme elle peut. Entre la mère absente et la tante tenace, le narrateur trouve les deux pôles de son existence : la blessure et le refuge.
    Le roman mêle réalisme cru et lyrisme halluciné. Les descriptions de la pauvreté urbaine, des repas inexistants, des immeubles délabrés, s’entrelacent à des visions presque mystiques, traversées de métaphores animales et de prières désespérées. Le style d’Ayoub, dense et charnel, glisse du murmure à l’incantation. La langue porte à la fois la poésie du désastre et la lucidité du témoin.
À travers cette confession d’un enfant brisé, Souhaib Ayoub livre une méditation sur la filiation, la transmission de la douleur, la possibilité – ou non – d’échapper au destin. Le Loup de la famille est un roman d’une beauté sombre, traversé de fureur et de tendresse, où chaque image semble sortir d’un rêve de mort. On en sort hanté, comme si le hurlement du loup continuait de résonner au fond du silence

Article rédigé par Velimir Mladenovic
@mlvelja

 


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