Les larmes des oliviers, ou la mémoire blessée de l’exil
Dans Les Larmes des Oliviers, Romain Le Gloahec compose une vaste fresque romanesque où l’histoire individuelle s’entrelace constamment avec la grande Histoire du Proche-Orient. Le récit s’inscrit dans un double mouvement temporel : il s’ouvre sur la Syrie de 2011, au moment des premières manifestations contre le régime de Bachar el-Assad, et remonte, par une série de retours en arrière, jusqu’à la Palestine de 1948, au temps de la Nakba. Le roman suit ainsi, sur plusieurs générations, le destin d’une famille palestinienne contrainte à l’exil, déplacée, déracinée, condamnée à vivre dans un provisoire qui devient permanent.
Le titre concentre déjà cette poétique de la perte. L’olivier, arbre ancestral de la Méditerranée, symbole de paix, de continuité et de fécondité, devient ici le témoin silencieux de la dépossession. Ses « larmes » figurent à la fois la souffrance de la terre arrachée et celle des corps contraints à l’errance. À travers lui se nouent la mémoire familiale, la transmission, mais aussi la violence politique inscrite dans les paysages.
Le personnage d’Ismail occupe une place centrale dans cette architecture narrative. Né réfugié, élevé dans le camp de Yarmouk, il grandit dans une identité fracturée, privée de reconnaissance juridique autant que symbolique. Il est « de nulle part », ou plutôt de plusieurs lieux à la fois, sans jamais pouvoir s’y enraciner pleinement. Son exil vers la France ne signifie pas une simple fuite hors de la guerre syrienne ; il constitue une expérience existentielle de la discontinuité, où la survie se paie au prix de la solitude, de la culpabilité et du sentiment d’abandon.
L’exil, dans ce roman, ne se réduit jamais à un déplacement géographique. Il est une condition durable, un état de l’être. Il traverse les générations, marque les corps, altère les relations familiales, façonne les silences autant que les récits. La mémoire de la Palestine perdue, la vie dans les camps, la violence des régimes autoritaires et la guerre civile syrienne forment un arrière-plan historique constamment présent, mais jamais didactique. Le politique est intégré à l’intime, comme une pression continue, invisible et pourtant déterminante.
Cette dimension politique se double d’une exploration sensible de l’identité sexuelle. L’orientation d’Ismail, vécue en Syrie comme un interdit absolu, devient en France un espace de possible, mais aussi de fragilité. Le roman montre avec justesse combien le désir, pour un sujet exilé, ne peut jamais être entièrement dissocié de la peur, de la clandestinité et de la honte héritée. L’amour ne s’y donne pas comme une évidence, mais comme une conquête précaire, toujours menacée par les violences du monde.
Sur le plan formel, l’écriture de Romain Le Gloahec se caractérise par une grande sobriété. Les phrases sont brèves, souvent scandées, parfois presque aphoristiques. Cette syntaxe resserrée confère au texte une tonalité poétique et retenue, qui refuse l’emphase. Le pathétique est constamment contenu, déplacé vers les images, les silences, les gestes infimes. Cette économie stylistique produit une intensité particulière : le lecteur est invité à ressentir plutôt qu’à être démonstrativement ému.
La structure fragmentaire du récit, faite de séquences courtes, de changements de lieux et d’époques, mime le fonctionnement même de la mémoire traumatique. Le temps n’y est jamais linéaire. Il se replie, se superpose, revient par éclats. Le passé n’est pas révolu ; il travaille le présent, l’envahit, le hante. Ainsi, l’histoire d’Ismail est indissociable de celle de ses parents et de ses grands-parents, comme si chaque existence portait en elle la trace des déracinements antérieurs.
Les Larmes des Oliviers apparaît alors comme un roman de la transmission blessée. Transmission des terres perdues, des récits familiaux, des peurs, mais aussi des résistances. Car le texte ne se limite pas à une chronique de la douleur. Il est aussi traversé par une énergie de vie, par la persistance du désir, par la capacité à aimer, à créer des liens, à réinventer un avenir malgré tout.
Entre la Méditerranée, la Syrie, la Palestine et la France, Romain Le Gloahec dessine une géographie sensible de l’exil contemporain. Il donne voix à ceux que l’Histoire relègue trop souvent à l’anonymat statistique. Et il rappelle, avec une grande justesse littéraire, que derrière chaque trajectoire migratoire se joue toujours une histoire de corps, de mémoire et d’amour.
Texte écrit par Velimir Mladenović, Instagram : mlvelja.

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