Naître pour combattre : le temps des bêtes dans Le destin connu des bêtes de combat
Laura Kind, Le destin connu des bêtes de combat,
Éditions DO, Bordeaux, janvier 2026.
Le titre Le destin connu des bêtes de combat inscrit d’emblée l’existence animale sous le régime de la nécessité. Il ne s’agit pas d’un avenir simplement probable, mais d’une trajectoire rigoureusement programmée, à la fois biologique et sociale. Dès l’insémination, les femelles sont engagées dans un cycle dont l’issue est explicitement désignée comme une « mort humainement programmée ». La vie des bovins se trouve ainsi pensée comme une économie du temps et de la chair, structurée par la reproduction, la sélection et l’abattage. Cette logique s’inscrit dans un cadre historique précis. L’action se situe au début du XXᵉ siècle, en 1910, en Camargue. Le roman s’ouvre sur une dissociation hautement signifiante : tandis qu’à Copenhague se tient la deuxième conférence internationale des femmes socialistes, Torina met bas seule, « à 1 770 kilomètres au sud ». Ce dispositif initial instaure une tension durable entre deux régimes du monde : celui du discours politique et de l’histoire collective, et celui, muet, des corps contraints. Les repères calendaires (8 mars, Pâques, cycles saisonniers) ancrent fermement le récit dans l’avant-guerre, tout en soulignant l’enfermement des bêtes dans un temps biologique répétitif, dépourvu d’horizon. À cet arrière-plan s’ajoute la catastrophe sismique de 1909, qui fit quarante-six morts et deux cent cinquante blessés. Ursus, taureau géniteur, est désigné comme responsable imaginaire des secousses et expulsé de son territoire. Ce malentendu fondateur met en place une économie de la superstition et de l’arbitraire, révélant l’impossibilité d’une compréhension véritable entre les hommes et les animaux. La posture d’Ursus — « piler des pattes arrière » — ne relève pas de la soumission, mais d’un défi bientôt neutralisé par l’organisation humaine. En contrepoint, la figure de Torina permet au texte d’explorer une subjectivité animale étroitement sensorielle. Mémoire lacunaire, perception fragmentaire, primauté de l’odorat et du mouvement structurent son rapport au monde. Elle se souvient néanmoins avec netteté des tientas et de la violence sexuelle de l’accouplement imposé. Son errance gravide, puis la mise bas près du tumulus des soldats de 1870, inscrivent la maternité bovine dans une continuité historique de la mort, où se rejoignent violence humaine et violence animale.
C’est toutefois dans la partie Éducation que la logique du destin s’incarne le plus clairement. La violence se déplace du corps maternel vers celui du jeune mâle. Torino n’est pas simplement élevé : il est discipliné. Sevrage, marquage au fer, arrachement de la boucle auriculaire, ligotages répétés constituent un véritable apprentissage par la douleur. L’éducation devient un processus de dressage, où le vivant est progressivement façonné en futur instrument de combat. Parallèlement, cette formation est aussi cognitive. Torino apprend à lire l’espace, à exploiter ses déficits visuels, à surveiller les hommes sans se trahir, à anticiper leurs manœuvres. La perception se transforme en stratégie, la peur en vigilance, puis en agressivité maîtrisée. Le roman met ainsi en scène une véritable militarisation du corps animal, dont les mécanismes rappellent ceux de la formation du soldat. La partie Combat radicalise cette dynamique. Face au supplice infligé à un congénère, Torino éprouve une solidarité mimétique : il reconnaît dans la douleur de l’autre la sienne propre et tente, dans un geste quasi épique, de franchir la barrière. L’échec de ce saut, à la fois grotesque et tragique, matérialise la disproportion entre l’élan vital et la clôture sociale. L’héroïsme animal, ici, ne peut être que vain. Dans cet univers, le Mayoral incarne la rationalité gestionnaire : il observe, mesure, classe, décide. La naissance, la croissance, la souffrance et la mort deviennent des données administrables. À l’inverse, Pablo et José, figures humaines marginales, entretiennent avec Torino une relation affective, mais demeurent impuissants à infléchir la logique du système. La dernière partie, Boucherie, parachève cette économie de la fatalité. La mort de Torina est décrite dans une froideur technique qui fait écho, en contrepoint historique, à l’exécution des soldats mutinés. L’analogie est explicite : la violence faite aux animaux et celle infligée aux hommes relèvent d’une même rationalité industrielle de la mort.
Le style de Laura Kind, majoritairement au présent, associe lexique zootechnique et densité sensorielle. La focalisation interne, les phrases longues, la précision des perceptions confèrent au récit une tonalité à la fois naturaliste et tragique. La structure quadripartite — Naissance, Éducation, Combat, Boucherie — organise une progression inexorable, que l’épilogue L’Oubli vient sceller comme disparition de toute mémoire.
Ainsi, le roman ne propose pas un simple récit animalier, mais une méditation sur la fabrication sociale de la violence et sur la condition des corps vivants dans les économies modernes de la guerre et du spectacle.
par Velimir Mladenovic
@mlvelja

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