Romain Le Gloahec
Propos recueillis par Velimir Mladenović
Les Larmes des oliviers : écrire la mémoire des exils et la dignité des survivances
Dans Les Larmes des oliviers, Romain Le Gloahec déploie une fresque intime et politique où la Palestine, la Syrie et la France se répondent dans une temporalité fragmentée, inscrivant l’histoire collective au cœur des destins individuels. Le roman interroge la transmission de la mémoire, la violence de l’exil et les formes contemporaines de l’émancipation, notamment dans l’expérience migratoire et queer. Cet entretien revient sur les choix narratifs et éthiques de l’auteur, entre exigence documentaire et souffle romanesque, dans une écriture conçue comme résistance à la déshumanisation.
Romain Le Gloahec
Les Larmes des oliviers
ISBN: 9782490205202
Rue des Étaques
13 €
09/01/2026
Velimir Mladenović: Votre roman articule la Palestine, la Syrie et la France dans une temporalité éclatée. Avez-vous conçu cette structure comme une fresque historique ou comme la continuité d’un même traumatisme transmis de génération en génération ?
Romain Le Gloahec : Le choix de tresser cette histoire à travers trois moments différents de l’Histoire s’est imposé dès le début de l’écriture. Toute la volonté du récit est précisément d’inscrire des faits historiques : la nakba de 1948, la révolution syrienne de 2011, le mariage pour tous de 2013 (mais on peut y ajouter la guerre des Six Jours de 1967 et les accords d’Oslo de 1994) comme éléments décisifs dans la trajectoire de cette famille. J’ai essayé de comprendre en quoi des décisions politiques, des bouleversements historiques ont permis d’exercer et de pérpétuer la violence envers le peuple palestinien, y compris ceux arrachés à leur terre dès 1948 ayant trouvé refuge dans les pays voisins.
VM : L’olivier traverse le récit comme un motif central, à la fois symbolique et mémoriel. Peut-on dire qu’il incarne, dans votre roman, une forme de mémoire que les hommes peinent à préserver ?
RLG : L’olivier a une charge symbolique très forte. On le retrouve partout : dans les paysages bien sûr, dans l’agriculture, la cuisine, la médecine, la poésie, l’économie, et puis au fil du temps il est devenu le symbole contre le processus de colonisation prenant ainsi une dimension politique importante. Je n’en parle pas dans le roman mais Yasser Arafat dans son discours à la tribune de l’ONU en 1974 disait bien “Aujourd’hui, je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main. Je le répète : ne le laissez pas tomber de ma main." Cela fait froid dans le dos de le réécouter et de voir aujourd’hui les images des autorités israéliennes arrachant des champs d’oliviers dans les territoires palestiniens de Cisjordanie. C’est tout le symbole d’une culture et donc d’une mémoire menacée de disparition. Dans le roman, le personnage d’Omar grandit dans les champs d’oliviers et a une relation très forte avec cet arbre, qui représente sa terre. Il gardera d’ailleurs toute sa vie un rameau cueilli en 1948 au moment de la fuite. Mais je crois que les hommes et les femmes se battent chaque jour pour préserver leur culture, leur mémoire. Le personnage de Yasmine le dit plusieurs fois quand elle fait face à l’insupportable décision de faire partir son fils, Ismail, sans pouvoir le suivre au moment de la révolution en Syrie. En gros, c’est Garder vivant Ismail, c’est garder vivante la Palestine. Et toute sa vie sera guidée par ça.
VM : Les figures féminines occupent une place décisive dans la transmission et la résistance. Aviez-vous le sentiment que ce sont elles qui assurent la continuité morale et affective du récit ?
RLG : Les personnages de Leïla (la grand-mère) et de Yasmine (la mère) sont en effet essentiels au récit. Ce sont peut-être elles qui portent le plus la lutte contre l’effacement de la mémoire. Evidemment en donnant naissance mais surtout en transmettant les gestes, en prenant les décisions importantes (celles du départ par exemple), en racontant les histoires etc. Et même en manifestant pour ce qui est de Yasmine.Elle est le trait d’union entre la génération de ses parents et celle de son fils. Celle sur qui tout le monde compte finalement. Elle porte le poids du monde sur ses épaules et ne se défile jamais devant ses responsabilités. Tout le long du récit, on se demande si la famille va finir par se retrouver. J’avais le sentiment que Yasmine, la combattante, était celle qui détenait les clés.
VM : Le parcours d’Ismail en France associe exil politique et émancipation intime. Comment avez-vous travaillé cette articulation sans réduire le personnage à une identité unique ?
RLH : Ismail est l’exemple même des personnes à l’intersection de plusieurs identités. Arabe, gay, palestinien, syrien, queer. Quand il arrive en France, il fait face à à la méconnaissance voire l’incompréhension de ses camarades de savoir s’il est palestinien ou syrien. Comme s’il fallait choisir. La révolution en Syrie a aussi changé quelque chose dans son regard. Il s’est dit c’est aussi mon pays même si je n’en aurai jamais la nationalité. Comme la Palestine est aussi son pays même s’il n’en a pas non plus la nationalité et qu’il n’y est jamais allé. Et que peut-être un jour il se dira aussi que la France est son pays. J’ai voulu qu’il garde toutes ses identités. On entend beaucoup de récits sur l’émancipation en se construisant contre une de ses identités. Je peux comprendre mais je crois que tout le monde ne se sent pas représenté dans cette logique. Ismail ne s’est pas émancipé en rejetant une de ses identités. Il a besoin de toutes les garder, démontre qu’il peut être tout ça à la fois et pleinement les vivre, malgré les obscurantismes. Son exil politique en France coïncide avec le moment où le pays se déchire sur le mariage pour tous. Cet événement et la rencontre avec un jeune garçon vont évidemment précipiter non seulement son coming-out mais aussi son désir d’engagement, de luttes. Pour tous les personnages il y a un déclic. Au début, Yasmine se dit qu’elle va descendre dans la rue à Damas car elle trouve insupportable le sort subi par les enfants de Deraa. Mais très vite, elle va aussi manifester pour la liberté, plus de dignité etc. Je crois finalement que quelque part, le personnage d’Ismail met un point d’honneur à reprendre le flambeau de sa mère.
VM : Votre écriture oscille entre précision historique et forte charge émotionnelle. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre exigence documentaire et souffle romanesque ?
RLG : D’emblée, je l’ai voulu comme un roman didactique. Qui explique les choses, les situe dans dans des contextes historiques. En effet, j’avais parfois l’impression de faire un travail journalistique. Mon éditeur m’a beaucoup aidé à être au plus près des événements historiques dont je parlais. J’ai beaucoup lu, regardé des reportages, des films, écouté des témoignages. Notamment ceux de Karam, Basela et Bilasan à qui je dédie ce livre et qui, en me confiant leur histoire, ont participé justement à cette exigence documentaire. Et à la fois, c’est une fiction, qui m’autorise un peu de liberté dans l’écriture, sans trahir les personnages. La structure du roman maintient une tension narrative, nécessaire je crois pour que le texte emporte le lecteur. J’avais envie qu’on s’attache à cette famille, à ces personnages, pour des raisons différentes mais je crois que chacun peut trouver en eux une part de soi : l’attachement à sa terre, le lien mère-fils ou père-fille, le désir de liberté, la découverte de son homosexualité, la perte de l’être aimé, la joie de partager des repas ensemble, l’obtention d’un baccalauréat ou des heures de voiture sur la route des vacances en écoutant la musique. Je veux dire aussi que le point de départ du roman est la volonté farouche de répondre à la déshumanisation. Que ces personnes ne soient plus juste des chiffres, des vies qui ne comptent pas ou encore des terroristes barbares.
VM : Le titre Les Larmes des oliviers évoque à la fois la douleur et la persistance. Souhaitiez-vous que le roman demeure, malgré la violence de l’histoire, un texte porté par l’idée de survivance et d’espérance ?
RLG : Bien sûr. L’histoire est évidemment empreinte de violence et de douleurs parce que personne n’est préparé à vivre un double exil, à survivre à des guerres, à se séparer ne sachant pas si on va se retrouver. Et elle nous met en face de vraies questions. Que dire à Omar qui arrive en France à 75 ans ? Qu’il doit apprendre le français ? “S’insérer” ? S’estimer heureux ? Mais ce texte porte en lui de multiples espoirs. Celui d’un pays retrouvé, par exemple. Quand j’ai fini d’écrire ce texte, le régime de Bachar el-Assad était toujours en place. Si je décidais d’écrire une suite à ce roman, on pourrait imaginer qu’une partie de la famille puisse rentrer en Syrie même si Yarmouk est aujourd’hui dévasté. Et qu'adviendrait-il s’ils obtenaient la nationalité française ? Yasmine pourrait peut-être, certainement au prix de très longues démarches, aller en Palestine pour la première fois et y visiter le village de son père ? Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont la volonté de transmettre cette culture, peu importe là où ils sont. Et, qu’avant tout, ce sont des personnes qui aiment, dansent, rient, chantent, pleurent, travaillent et aiment leur famille. Celles avec qui je vis depuis des années.
Romain Le Gloahec travaille depuis dix ans dans le milieu associatif à Toulouse. Il met également en scène des lectures théâtralisées de son texte autobiographique Le secret. Il est aussi le co-fondateur et président des Gaga Flamingo Basket, une équipe de basket queer et inclusive. Les Larmes des oliviers est son premier roman.

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