Une enfance sous cloche : violence sociale et solitude dans Le Monstre mur de Victor Malzac

 Une enfance sous cloche : violence sociale et solitude dans Le Monstre mur


Victor Malzac

Le Monstre mur

EAN : 9782488557009
180 pages (14/01/2026)



Le monstre mur de Victor Malzac plonge immédiatement le lecteur dans l’intimité délirante d’un enfant né dans un monde dystopique. Le narrateur, un nourrisson fragilisé, décrit son arrivée avec une voix tourneboulée : « le premier jour… j’avais peur… dès le début j’avais compris… je naissais… ». Dans ce premier monologue étouffant, le héros confie son isolement extrême (il n’a « pas de parent… pas de souvenir ») et son environnement cauchemardesque : l’air est trop pollué pour respirer (d’où le masque) et le dehors crache une pluie toxique. Les rares images de l’extérieur, vues de sa fenêtre, renforcent l’impression d’un univers pathogène : « je voyais des gens par terre… des hordes de gens… dans la pluie, des quantités hurlantes de boue ». Seul face à la misère ambiante, le petit invente un « monstre du mur », entité imaginaire qui devient son seul ami. Comme le dit Malzac, cet être invisible est présent « le jour de [sa] naissance… dans la pièce. Mon ami ». Cet alter ego fantastique l’accompagne constamment, voix intérieure à la fois consolante et symbolique, oscillant entre réconfort et révolte contre un monde hostile.

Le style de Malzac est nerveux et fragmentaire, reflétant la confusion du personnage. L’écriture à la première personne use d’ellipses et de phrases brèves qui donnent un rythme heurté et lyrique : « dans ma couveuse… la première image… je naissais… il n’y avait rien d’autre que du bruit… je ne comprenais rien… ». Cette syntaxe éclatée, presque poétique, installe le lecteur dans le flux de pensée du bébé. Le registre varie du concret au symbolique : l’enfant parle d’objets familiers (« langes », « landau ») mais aussi avec un vocabulaire empreint d’images violentes. Plusieurs métaphores corporelles frappent l’esprit : par exemple le narrateur se sent « immobile dans [ses] langes comme une grosse pierre » et découvre « [ses] bouts de pierre » (os et membres) qui lui appartiennent. Ces images crues illustrent son regard archaïque sur son propre corps devenu une masse vivante. Le ton oscille entre la candeur d’un enfant et la rage d’un rescapé : quand il comprend le rôle du monstre, son récit devient presque chamanique, mélangeant langue enfantine (il veut la mer, une famille) et formules sibyllines ou politiques. En somme, Malzac maîtrise un style hybride – à la fois cru et onirique – qui rend l’expérience du héros très présente au lecteur.

        Plusieurs thèmes majeurs irriguent ce texte. D’abord, la solitude absolue de l’enfant, privé de père et de mère, enfermé dans sa chambre, persiste tout au long de l’ouvrage. Incapable de parler ou bouger, il vit « dans mes langes… dans une solitude » totale, livré à lui-même. Pour échapper à ce vide, il élabore un univers intérieur avec le monstre du mur et le dessin – moyen de fuir la réalité – ainsi que des jeux vidéo. Ce recours au délire et à l’imaginaire est constant : par exemple, il joue toute la journée à un jeu vidéo violent (symbolique de sa révolte intérieure), ce qui lui donne un sentiment de puissance qui lui manque dans la vie réelle. Le roman évoque aussi la mémoire et le manque familial : l’enfant cherche partout des traces de sa mère qu’il n’a jamais vue (« où était ma mère… », « pas de mère »), et fantasme la mer, la plage, l’amour maternel. C’est cette altérité absente qu’il appelle sa famille idéale.

Surtout, Malzac met en scène la violence institutionnelle et sociale. Les institutions sont dépeintes de façon satirique et cruelle. Les soignants apparaissent odieux – l’infirmière du début néglige et maltraite l’enfant sous prétexte d’économie : elle jubile qu’il « va crever de mort infantile… tu coûteras moins cher au gouvernement ». Cette phrase glaçante résume la logique implacable du biopouvoir : les corps « indésirables » sont sacrifiés pour des raisons économiques. Plus globalement, le régime politique n’est jamais nommé mais accusé sous toutes les coutures. Un personnage halluciné répète que « c’est à cause des politiques… j’ai tout perdu », qu’« on m’a enfermé de force… on m’a fait croire [à] un beau monde… c’était pourri ». Les élites sont décrites comme responsables des malheurs : pollution délibérée des nappes, pluies acides pour faire de l’argent, complots scientifiques contre les faibles… Par exemple, le roman développe longuement l’idée d’un « complot » où l’État pulvérise des nitrates sur les récoltes et l’eau potable « exprès… à cause des politiques ». Ce discours très cru révèle la colère du héros (ou du monstre) face à la « pyramide du pouvoir » qui gère les vies humaines. Au final, le narrateur se sent tragiquement réduit à un simple « corps sur cette terre infirme », au « centre du problème économique de l’État ». Cette dénonciation aborde sans détour des enjeux de santé publique, de justice sociale et de capitalisme : le roman est une virulente critique de la bureaucratie hospitalière, de la politique sanitaire, et plus largement d’une société malade de sa cupidité.

Aujourd’hui, cette œuvre trouve une résonance frappante. Publié dans un contexte de crises sanitaire et écologique, Le monstre mur écrit comme une fable cauchemardesque, interroge notre rapport à la technologie (masques, vaccins, confinement) et à l’autorité. Il nous force à regarder en face la façon dont une société pourrait traiter ses plus faibles – symbolisés ici par un enfant sans défense. Le parti pris d’une narration enfantine rend cependant l’ensemble accessible : on suit ses pensées élémentaires et empathiques, sans lourdeur théorique. Le roman invite à réfléchir aux conséquences de la dérive sécuritaire et consumériste, tout en montrant l’espoir possible par la créativité. En somme, c’est un récit fort, presque thérapeutique pour le lecteur, qui transforme la colère et la douleur en un plaidoyer pour l’humanité.

En conclusion, Le monstre mur mérite d’être lu. Son écriture nerveuse et poétique nous happe dès les premières pages, et son regard sans concession sur les institutions bouleverse. Malzac offre une expérience littéraire singulière : par sa voix d’enfant brutale et sensible, il tire une morale nouvelle sur la solitude, la violence et la résistance. Ce roman critique avec panache les dérives politiques et médicales de notre temps, tout en célébrant l’imagination salvatrice. Il est poignant de voir un tel mélange de cruauté et de tendresse, de politique et de pure fiction, dépeint dans un style maîtrisé. Nous recommandons cette lecture pour sa force évocatrice et la réflexion qu’elle suscite : Le monstre mur nous rappelle, d’une façon aussi originale qu’inquiétante, pourquoi il reste essentiel de rester vigilant et humain face à la logique du pouvoir.



 Velimir Mladenović

instagram: mlvelja


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