Laurent Crassat, La Résidence


Éditions Intervalles, 2026
  



Il y a des livres qui vous saisissent dès les premières lignes et ne vous lâchent plus. La Résidence de Laurent Crassat est de ceux-là. Paru aux Éditions Intervalles en 2026, ce roman-fleuve de près de cent soixante pages denses — mais que l’on dévore comme on lirait un roman d’aventures — constitue sans doute l’une des œuvres les plus singulières de la rentrée littéraire récente : une histoire du colonialisme français au Maghreb, de 1830 à l’indépendance du Maroc, racontée avec une verve, une ironie et une intelligence narrative qui feraient pâlir bien des historiens professionnels.










Le récit s’ouvre sur une scène à la fois comique et révélatrice : le jeune comte de Mornay, officier élégant et noceur invétéré, cloué au lit par une fièvre mystérieuse à la veille de partir pour Alger en juin 1830 — pendant que Paris renverse Charles X. C’est par ce détail savoureux, presque vaudevillesque, que Crassat plante le décor de son œuvre : l’histoire coloniale n’est jamais une affaire de destin héroïque, mais de contingences, d’intérêts croisés, d’ambitions personnelles et de circonstances absurdes.

Le roman s’organise en trois parties dont les titres sont eux-mêmes un programme : « La poudre », « La banque », « La résidence ». La poudre, c’est la conquête militaire de l’Algérie, la guerre contre Abd el-Kader, les méthodes brutales de Bugeaud — enfumades, razzias, politique de la terre brûlée — appliquées avec un pragmatisme froid au nom de la « civilisation ». La banque, c’est la mise sous tutelle financière du Maroc, les emprunts colossaux, les droits de douane vampirisés par la City londonienne et par la Banque de Paris et des Pays-Bas. La résidence enfin, c’est le Protectorat marocain de 1912, avec en son centre la figure complexe et fascinante d’Hubert Lyautey, premier résident général, monarchiste patenté mandaté par une République qu’il méprise pour gouverner un peuple qu’il prétend aimer.

L’un des grands plaisirs du livre tient à ses portraits. Crassat excelle à croquer en quelques traits fulgurants des figures historiques que l’on croyait connaître. Adolphe Thiers, ce « gnôme » de cent cinquante-cinq centimètres à la voix nasillarde, génie politique et cynique absolu, traverse le roman comme un fil rouge, de la révolution de Juillet jusqu’à la Commune. Bugeaud, gentleman-farmer périgourdin devenu le conquérant de l’Algérie, malgré lui d’abord, avec méthode ensuite. Delacroix, embarqué sur la corvette de Mornay en route vers Tanger, ébloui par la lumière marocaine au point d’écrire dans ses carnets que « à chaque pas, il y a des tableaux tout faits qui feraient la fortune et la gloire de vingt générations de peintres ».

Et puis Lyautey, bien sûr, le personnage central de la troisième partie : aristocrate lorrain, arabophone, homosexuel refoulé, bâtisseur visionnaire et autocrate impitoyable, convaincu que le Maroc mérite mieux que le traitement infligé à l’Algérie, mais incapable d’empêcher la machine coloniale de le dépasser. Sa relation avec le sultan Moulay Youssef — ce demi-frère timide exfiltré d’une vallée reculée pour être installé sur un trône —, construite sur la persuasion, le respect des formes et un paternalisme sincère, est l’un des moments les plus finement analysés du roman.

Sans oublier Abdelkrim el-Khattabi, le chef rifain, ancien journaliste collaborant avec la presse espagnole devenu le vainqueur d’Anoual, fondateur d’une éphémère République du Rif — figure dont Hô Chi Minh dira qu’il fut un précurseur, et dont les victoires, écrit Crassat, « suscitent l’émerveillement de la jeune élite citadine depuis le Caire jusqu’à Istanbul ».

Ce qui frappe d’emblée, c’est le style. Crassat pratique une écriture nerveuse, elliptique, trouée d’apartés ironiques et de digressions savantes qu’on pourrait qualifier de stendhalienne si elle n’était pas aussi manifestement nourrie par une familiarité intime avec l’histoire et les lieux. Le narrateur intervient directement, interpelle le lecteur, avoue ses lacunes, corrige ses propres jugements, glisse des notes de bas de page au vitriol. Cette voix décalée — à mi-chemin entre l’essai, la chronique et le roman — produit un effet de lecture jouissif, une sensation rare d’être pris en confidence par quelqu’un qui sait tout mais ne prend pas au sérieux sa propre omniscience.

Quelques phrases méritent d’être relevées pour leur densité. Ainsi cette formule sur la colonisation : « Encore plus efficace que la force brutale, le meilleur levier de toute bonne colonisation, c’est la trahison des élites. La soumission grassement rétribuée. La servitude volontaire. » Ou cette observation glaçante sur Jules Ferry, qui justifie l’impérialisme républicain par le devoir de « civiliser les races inférieures » tout en construisant l’école laïque obligatoire en métropole — les deux projets obéissant à la même logique d’encadrement des esprits au service du capital. Crassat ne fait jamais la leçon, il laisse les faits parler avec une ironie froide qui est parfois plus percutante que l’indignation.

Pourquoi lire La Résidence ?

Parce que c’est un livre rare qui réussit la gageure d’être à la fois rigoureusement documenté — la bibliographie finale en témoigne — et narrativement irrésistible. Parce qu’il éclaire d’un jour neuf des mécanismes qui n’ont rien perdu de leur actualité : l’imbrication des intérêts financiers et des aventures militaires, la rhétorique du « fardeau de l’homme blanc », l’instrumentalisation des élites locales, la violence structurelle masquée sous le discours du progrès. Parce qu’il restitue aussi la complexité des individus : ni Lyautey ni Bugeaud ni Abdelkrim ne sont des caricatures. Ils sont des hommes pris dans des forces qui les dépassent, agissant selon leurs convictions et leurs intérêts, parfois courageux, souvent aveugles, toujours convaincus de leur bon droit.Parce que, enfin, ce roman se lit comme on lit les grands livres : avec ce sentiment de voir le monde autrement une fois la dernière page tournée. La phrase finale, datée de Meknès en 2013 et Vimianzo en juillet 2024, rappelle que l’auteur a lui-même foulé ces terres, que ce livre est aussi un acte d’amour pour un pays et une histoire que l’Europe n’a pas fini de comprendre.




Velimir Mladenovic

@mlvelja

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