Constellations des ruines



Constellations des ruines

Entretien avec Waston Charles

Propos recueillis par Velimir Mladenović

1.Constellations des ruines — une cartographie céleste et des ruines terrestres, l'ordre et l'effondrement. Les ruines sont-elles pour vous avant tout un matériau poétique, ou constituent-elles aussi un témoignage autobiographique et politique ? Que signifie « former une constellation » à partir de ce qui a été détruit ?


    Dans ce livre, il est d'une réflexion d'aborder une question à la fois historique et esthétique, et la poser d'une manière assez claire : Comment l'effondrement architectural, les décombres d'une guerre ou les vestiges antiques provoquent en nous de l'émerveillement, au même titre qu'ils nous poussent à réfléchir sur le monde et la condition humaine. Ce recueil tente de nous ramener à notre fragilité sociale et humaine, faire résonner poétiquement ce que l'histoire nous a laissé. On a souvent tendance à considérer les ruines comme quelque chose qui a été détruit ou abandonné, mais au-delà de ces considérations historiques ou archéologiques, ne devons-nous pas réfléchir sur les ruines intérieures et intimes qui poussent l'homme à se connaitre lui-même ? C'est bien ce que Lautréamont voulait nous dire dans ces vers: Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des cités ; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains ! En écrivant ce livre, c'était pour moi une manière assez simple de questionner sur l'histoire de mon pays où certains monuments historiques et archéologiques ne sont plus des ruines mais inexistants, sans compter les incendies répétés des bâtiments historiques et des lieux de mémoire. Ce qui m’amène à souligner la campagne antisuperstitieuse de 1942 contre le vaudou et les objets sacrés. Cette disparition ou cet effacement de l'histoire du passé provoquera un certain vide chez les générations à venir et une non- connaissance de notre histoire. Ainsi, la fonction de la poésie consiste à nous rappeler notre attachement au réel, et elle est, à mon sens, ce lieu où nous nous interrogerons nous-mêmes, et prendre part au monde. Je pense que l’image des ruines me permet de réfléchir sur le temps et la fragilité du pouvoir, comme chez Joachim du Bellay.




    2. Lautréamont, Rimbaud, Eschyle, Cicéron, Dalembert — un panthéon très hétérogène. Comment avez-vous choisi ces « voix d'accompagnement » ? S'agit-il d'un dialogue littéraire, ou d'une sorte d'invocation — convoquer des témoins morts face aux ruines vivantes ?

    Évoquer ces poètes et dramaturges dans mon recueil ne consiste pas à établir un dialogue avec eux encore moins à chercher une quelconque correspondance ou filiation. Je pense que nous avons besoin aujourd’hui de comprendre la poésie dans sa dimension épique et lyrique, mais aussi par le langage non contaminé par des structures conventionnelles de la pensée et du réel. Et l'une des voies possibles pour y arriver c'est d'entrer dans l'œuvre de Lautréamont ou de Rimbaud. Je crois ces poètes cités dans mon recueil sont des " voix d'accompagnement", et qu'ils sont de ceux qui ont façonné ma poésie et me permet de réfléchir sur le langage poétique. J'ai la certitude que la poésie doit témoigner du bouleversement du monde.

3. Le recueil place ces deux villes dans une même constellation — Rome comme archétype de la chute, Port-au-Prince comme blessure haïtienne vive. Ce rapprochement est-il délibérément provocateur ? Que gagne-t-on, et que perd-on, lorsque la mémoire personnelle se traduit en figure historique universelle ?


L’histoire de Rome ne se résume pas à sa chute mais aussi à sa grandeur, de ses batailles. Je crois que cette réflexion est aussi valable pour la ville de Port-au-Prince et par extension Haïti. Faire un parallèle entre ces deux capitales revient à souligner ce qu’elles ont en commun : Rome cette grandeur qu’elle a connue et Haïti, ce pays dont l’histoire résonne encore en combattant l’armée de Napoléon, première République noire ayant proclamé la liberté des peuples. Voilà ce nous sommes confrontés ou appelés à évoquer aujourd’hui : à faire perdurer l’histoire qu’on tente souvent à occulter. Il est question ici de mobiliser tous les référents histoires et littéraires pour faire de la poésie quelque chose aussi proche de l’homme. J’accorde un regard particulier à la fonction du poète dans la sphère sociale, et à sa capacité à interroger la langue, les faits, le monde. Toutefois, je suis celui qui pense comme Pierre Reverdy que « La faculté majeure du poète est de créer une émotion grâce à des rapprochements imprévus. » Faire un recueil en évoquant l’histoires des ruines de ces deux capitales, c’est réfléchir à une forme d’esthétisation de l’espace, sa transformation, les matériaux. En Haïti, les ruines sont issues des bouleversent historiques coloniaux, les vestiges de la plantation de café de Lamothe-Drouet. Chateaubriand nous fait cette confidence très exaltante « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. »


@David SANTINI


    4. Votre poésie est profondément charnelle — la peau, les lèvres, les mains, le ventre, la gorge. En même temps, elle est écrite en français, une langue qui porte le poids colonial. Écrivez-vous à l'intérieur de cette langue, malgré elle, ou tentez-vous de la coloniser avec votre propre voix ?

    Il a une sorte d'ambivalence quand on aborde cette question d'écrire dans la langue de l'Autre, qui relève à la fois d’un ressentiment et d’une attraction. Pour ma faire part, la langue française n’est que cet outil qui me permet d'apporter une richesse à celle-ci, sans être aliéné. Dans ce "coloniser" que vous évoquez, je ne vois qu'une forme d'appropriation de la langue française et d'en faire mon « butin de guerre ». Aujourd’hui, cette littérature francophone qu'on assimile à une littérature " mineure" est entre les mains de ces écrivains qui apportent à la langue française cette richesse dont elle a besoin. La cohabitation de ces plusieurs langues dans la structure poétique ou romanesque participe à ce que Roland Barthes appelait " L'effet de réel". Je suis celui qui pense qu'une langue reflète les mœurs et les coutumes d'un peuple, et c'est à travers de ce français que j'exprime la culture haïtienne. Ma position par rapport à la langue française n'est pas si différente de celle de Kateb Yacine qui disait : " j'écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français. " Hormis le fait que je l'utilise pour dire ma réalité je crois que l'écrivain doit créer sa propre langue, qui n'est pas celle dans laquelle on communique. Je pourrai prendre l'exemple d'Amadou Kourouma où l'auteur "défrancise" le français, et plus récemment de Frankétienne qui créolise le français. Cette façon de penser la langue sa structure interne ouvre de nouvelles perspectives à la création littéraire. En réalité, je pense la langue de l'écrivain est celle de l'imaginaire.

Watson Charles a étudié les Lettres modernes à l’École normale supérieure (ENS) de Port-au-Prince. Lauréat du prix Christiane Baroche (SGDL) pour Le Goût des ombres (2024), il a également reçu la mention spéciale du prix Senghor du premier roman francophone et francophile pour Le Ciel sans boussole (2021).


@mlvelja

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